Dominik kardinál Duka OP 
arcibiskup pražský

Historia magistra vitae

Historia magistra vitae

La conférence de Mgr. Dominik Duka OP, archevêque de Prague, prononcée à l´occasion de sa réception du doctorat à titre honorifique de l´Université de Fribourg, le 16 Novembre 2010.

7. listopadu 2011
Textes

Magnificence, spectabiles, honorabiles, cives adacemici, Mesdames, Messieurs,

Je voudrais exprimer ma gratitude d´être honoré ainsi par l´Université de Fribourg, et dire combien je suis reconnaissant pour l´aide et le soutien dans les années passées.

Il s´agit de l´aide du temps où ma patrie n´était pas encore libre ainsi qu´au temps du retour de la liberté dans notre pays. Je voudrais remercier les professeurs – pères Christophe Schőnborn, Adrian Schenker, Bénédicte T. Viviano, Gilles Eméry, Jean-Michel Poffet et d´autres pour les séries de conférences qu´ils avaient données. Je dis merci aussi pour les études rendues possibles à mes confrères plus jeunes, Inocent Szaniszló, Benedikt Hajas, le père privincial Benedikt Mohelník et le père ici présent, Tomáš Petráček.

Aujourd´hui, c´est un jour où, d´une certaine façon, les de mon enfance se réalisent. La Suisse, c´était un paradis promis dont mon père me parlait car il avait passé chez vous une partie de la Seconde Guerre Mondiale comme déserteur militaire qui allait rejoindre en Grande Bretagne l´Armée tchécoslovaque étrangére. Cette action avait été organisée parmi d´autres par le Père Dominicain Jiří Maria Veselý, alors professeur de l´Université Sacro Cuore de Milan et aumônier militaire des Unités Tchèques en Italie du Nord. Monsieur Jaromír Kopecký, ambassadeur tchèque auprès des Nations Unis, avait été le négociateur de cette action. Plus tard, Monsieur Kopecký était condamné dans le cadre du procès avec Milada Horáková, victime de la haine et de la persécution communiste et dont la défense avait été prise par le public culturel, politique et religieux mondial, mais en vain. La Suisse et Fribourg,  c´était aussi le sujet des souvenirs et conversations de mon prédéceseur dans la fonction du provincial, le Père Metoděj Habáň. Il se souvenait avant tout du Père Vincent Zapletal, dont la vie et l´oeuvre sont étudiées dans une monographie en langues tchèque et française par le Docteur Tomáš Petráček. Tout cela n´est qu´un bref rappel de mes souvenirs qui m´obligent à dire merci et qui en même temps représentent une source de joie car ils montrent l´importance réelle de cette Université dans ma vie personeellle, dans la vie de l´Ordre, de l´Eglise – et de la communauté internationale. Je vous prie encore une fois de recevoir mes remerciements et mes voeux: que Dieu bénisse cette Université et lui donne un développement encore plus ample.

Historia magistra vitae seu historia docet: je pense que ma brève introduction confirme ce dicton. Et déjà dans cette introduction, je ne pouvais pas ne pas  toucher à la question de la liberté. Ma vie personnelle, civile, religieuse, mais aussi ma vie dans l´Eglise et dans l´Ordre, a toujours été et est encore de manière existentielle liée à cette question, plus précisément à la signification réelle de la liberté dans la vie de la personne humaine et de la société.

Bohême, Le Royaume de Bohême ou la République Tchèque, est située au centre de l´Europe. Le christianisme, qui est la terre nourricière de notre existence, a ici des racines très profondes. Il est mentionné pour la première fois au temps de saint Ambroise quand la reine marcomane Fritigilde écrit une lettre à saint Ambroise résidant à Milan pour lui demander des instructions concernant la préparation des catéchumènes adultes. Elle n´a pas de réponses, c´est pourquoi elle part le rejoindre personnellement mais elle ne le trouve plus en vie. Nous ne savons pas s´il y a eu des suites à cette demande. Plus tard, au sixième ou septième siècle, nous trouvons dans les tombes des Langobardes des symboles chrétiens et même, en proximité de Prague, les archéologues découvrent les fondements d´un temple probablement chrétien de cette époque. En 831, les seigneurs de Moravie reçoivent le baptêment à Passau et ensuite, en 845, quatorze barons tchèques reçoivent le baptème à Regensburg. Les fouilles archéologiques confirment également la présence des missionnaires irlandais et écossais. Le texte de la prière Notre Père en vieux tchèque atteste de son origine d´avant la venue de saints Cyrille et Méthode. En 863, à l´invitation du comte Rostislav, les missionnaires  Cyrille et Méthode arrivent en Grande Moravie. En ce temps-là, la Grande Moravie couvrait le territoire de la Moravie actuelle, de la Slovaquie occidentale, du Nord de la Hongrie et d´une partie de l´Est de l´Autriche (Panonie).

Pourquoi je rappelle ces temps si éloignés de nous? C´est parce qu´ils sont toujours présents – dans notre passé et dans le temps qui court. Le christianisme arrive comme un appel à nos ancêtres et ils doivent se décider librement. Quel était le motif de cette invitation? Qu´est-ce qui avait influencé le comte Rostislav? C´était le nouveau style de vie des confesseurs et adorateurs de la croix qui incitait nos ancêtres vivant dans les vallées de Bohême à recevoir le baptême. Le terme slave „křest“vient du mot latin „crux“ ou de l´allemand „Kreuz“. La croix, c´est cette rencontre unique de la liberté et de l´amour qui est l´oeuvre de notre rédemption en Jésus Christ. De même que l´oeuvre de la création est, dans la tradition thomasienne, une oeuvre de l´amour de Dieu, de même en est-il du mystère de la rédemption. Dans ce mystère, dans cette ínterpétation théologique platonisante (editus – reeditus), les traditions antique, juive et chrétienne s´accordent. Nous regtrouvons la croix comme symbole partout en Europe, sur les drapeaux ou emblèmes des pays et des nations. C´est notre civilisation, c´est l´Europe. C´est encore notre capacité de l´entente mutuelle et de

 l´ouverture, solidarité et subsidiarité. Le premier parmi les évêques de Prague qui était Tchèque par naissance, saint Adalbert, rencontrait cette image, signe du mystère de la rédemption et de la création nouvelle, à Rome, sur Aventinum, où il l´a vue sur la porte de la basilique Sainte Sabine. C´est la première image du Crucifié (cinquième siècle après Jésus Christ).

La croix dans l´apside de la basilique romaine de saint Clément nous rappelle que saint Cyrille-Constantin est enterré ici, lui qui était philosophe et traducteur de l´Ecriture dans le slavon ancien, donc auteur de la première Bible-slave. Le Prologue de l´Évangile de saint Jean parle du Verbe, le Verbe qui apporte la lumière, la connaissance, qui est la Parole de l´Amour. Je ne peux pas ne pas me ressouvenir que c´est à Pâques qu´on lit dans la Synagogue le Cantique des Cantiques. Ici, à l´Université du Fribourg suisse, c´est bien la place où l´on peut légitimement parler de la Bible, de ses traductions et interprétations. Déjà les noms des professeurs mentionnés dans mon propos sont des noms des biblistes célèbres et internationallement reconnus. Ils relient également Fribourg à Jérusalem et à notre École Biblique de Jérusalem, mais aussi à sa Bible de Jérusalem à laquelle je suis lié par destin. Il est bon et juste de remercier ici avant tout le Père Bénédicte Viviano pour l´aide et les consultations qu´il a données aux traducteurs de la Bible de Jérusalem en langue tchèque: Monsieur František X. Halas, Madame Dagmar Halasová, ainsi que toute l´equipe de travail qui a réalisé cette traduction.

La Bible accompagne toute notre histoire nationale, religieuse et culturelle. La Bible Tchèque, la traduction de la Bible en vieux tchèque – je parle du Codex de Leskovec-Dresden de la moitié du XIVème siècle – est l´oeuvre d´une époque majeure de notre histoire sous l´empereur et le roi Charles IV, appelé Père de Patrie. Ce Codex était destiné aux Soeurs Dominicaines de Prague car Anna Leskovicová, à laquelle il est dédié, était sous-prieur du monastère de saint Anne. L´oeuvre sort du scriptorium de Saint Clément et les maîtres de l´Université de Charles IV (Dominicains, Augustiniens et Minorites) participent à sa création. Les chercheurs estiment que c´étaient les Pères Dominicains qui y jouaient le rôle principal, avant tout le confesseur de l´Empereur Charles IV, Jan Moravec. De même que les sommets de la création littéraire latine à l´apogée de la dynastie de Přemyslides, ainsi la traduction de la Bible en vieux tchèque à l´époque du Père de la Patrie, Charles IV, est un apport marquant des Dominicains Tchèques. A cet endroit, nous pouvons rappeler encore le nom de Kolda de Koldice en rapport avec le Passionaire de l´abbesse Kunhuta. C´est l´époque où la Province Tchèque est administrée par Maître Eckhart et où la mère de Charles IV, Eliška Přemyslovna, passe presque deux années comme novice (aujourd´hui nous dirions plutôt – candidat) au monastère de sainte Anne, que je viens de mentionner. Ainsi 

s´explique également l´affection de l´Empereur pour l´Ordre Dominicain comme en témoigne la galerie de tableaux du Maître Théodoric dans la chapelle de la Sainte Croix au château de Karlštejn. Cette galerie représente les saints selon l´ordre observé dans la litanie dominicaine aux tous saints. Il s´agit d´une oeuvre majeure de la peinture gothique transalpine et elle constitue le décor de la chapelle dans laquelle étaient conservés les joyaux de la couronne avec les reliques de la Sainte Croix.

Un autre témoignage concernant la relation amicale entre l´empereur Charles et les Dominicains, le voici: lors du Chapître général de l´Ordre à Prague, Charles IV assiste en fonction du diacre (dans l´esprit du rite de couronnement) à la liturgie d´ouverture et ensuite, il reçoit le bienheureux Raymond de Capua, le Maître de l´Ordre d´alors, avec les autres frères participant au Chapître. A la fin du Chapître, l´Empereur invite les frères au Château Royale de Prague pour un repas festif. La présence des Dominicains se manifeste aussi dans un effort de réforme visant le redressement des moeurs du clergé, ainsi que dans le mouvement Devotio moderna. Le Dominicain Jindřich de Bitterfeld excelle dans ce domaine en soulignant l´importance de l´Eucharistie dans la vie spirituelle. Il demande que l´on soit très tôt admis à la table eucharistique et que l´on reçoit ensuite souvent la sainte communion. Ce qu´il fait de plus révolutionnaire, c´est qu´il ouvre l´accès à l´Eucharistie aux époux car il ne voit pas leur vie conjugale comme un obstacle et ne les oblige pas à la continence comme cela se faisait au Moyen Âge sous l´influence de la concéption platonicienne ou néoplatonicienne de la sexualité. Comme écrit Alfred Thomas, l´influence des Dominicains se manifeste également lors de la naissance de la légende en vers de Sainte Cathérine ainsi que dans la composition de l´épopée chevaleresque Alexandreis. Il est certainement intéressant que l´idéal des vertus d´un chevalier correspond, dans l´Alesandreis, à l´idéal de la femme ce qui témoigne de l´influence créatrice en parallèle des couvents dominicains masculins et féminins. Ceci représente un important témoignage sur l´influence des Ordres mendiants sur la vie religieuse, culturelle et politique du Royamme de Bohême sous les Přemyslides et Luxembourgeois, où ce sont avant tout les figures féminines de la dynastie royale qui jouent un rôle de premier plan dans l´histoire du pays et de l´Eglise – citons seulement sainte Agnès de Bohême, l´abbesse Marguerite, la reine Anne ou sous-prieur Anna Leskovicová, déjà mentionnée, car, d´après son origine, elle aussi appartient à la noblesse tchèque.

À l´époque des guerres hussites, déclenchées avant tout par les radicaux dans le camp des Taborites et Orébites, la vie religieuse se défait, les monastères sont en ruines, les religieux en partie massacrés, en partie exilés et l´Université de Charles vivote. Deux hommes du même nom de Jean s´élèvent au-dessus de l´époque. Saint Jean Népomucène, vicaire général pragois, voit l´essence de la réforme dans la vie dévote accomplie et continuelle, dans les oeuvres caritatives et dans les réformes juridique. Celles-ci concernent premièrement, dans le domaine du droit canonique, le concept de l´autonomie ecclésiale défini par le Quatrième Concile de Latéran, et deuxièmement, le statut de femmes, notamment des veuves, quant à leur droit à l´héritage. Par contre le deuxième homme du même prénom, Jean Hus, veut corriger le présent par un retour au passé, aux premiers temps de l´Eglise, dans l´esprit de J. Wiklef, avec en plus la demande d´imposer par la force ou par la révolution les amendements nécessaires. Ceci rappelle l´attitude de saint Augustin dans sa querelle avec les donatistes. Les deux Jeans subiront une mort violente. L´un est  mis à mort par le roi à Prague, l´autre brûlé vif à Constance. Dans le cas de saint Jean Népomucène, il s´agit d´un assasinat légal. Dans le cas du Maître Jean Hus, s´il s´agit bien d´une condamnation inacceptable par la justice actuelle dans le monde démocratique, on ne peut pas pourtant accuser le Concile de Constance d´un assassinat légal. Selon l´esprit de la justice médiévale, le Concile agissait „lege artis“. Néanmoins, les protagonistes principaux de la cause de Hus s´efforçaient de le sauver. Le dernier qui s´est exprimé sur ce problème aujourd´hui, c´est Jiří Kejř, de confession évangélique, Docteur de l´Université de Charles, historien du droit; il l´a fait dans son livre Jan Hus connu et inconnu. Le rôle des Dominicains dans ce procès est ambivalent. Il s´expriment de manière critique à l´adresse de Jean Hus mais ils jouent un rôle plutôt positif dans le procesus de la réconciliation entre Rome et les utraquistes. Modus vivendi, les compactata, est négocié dans le couvent des Dominicains à Jihlava et les normes qui définissent le rapport à l´utraquisme sont préparées au couvent des Dominicains à Cheb – on les connaît sous le titre Le Juge de Cheb. Nous pouvons toujours nous reposer la question, où se trouve le christianisme authentique. A partir de ce moment, l´histoire spirituelle mais aussi politique de notre pays suit une double ligne. L´historien protestant, Amadeo Molnár, écrit dans son livre intéressant Les Vaudois et la dimension européenne de leur défi que le hussitisme radical (déjà mentionné) va – à la différence de l´utraquisme modéré de l´Université et de villes – noyer dans le sang la tentative de réaliser la réforme Tchèque. Et pourtant, après la battaille de Lipany, nous devons remercier l´utraquisme d´avoir éveillé l´intérêt pour l´Écriture sainte et de l´avoir diffusée. De même, il faut rappeler l´approfondissement du culte eucharistique et la défense de l´art liturgique.

1. L´historiographie moderne reviendra sans cesse à cette dualité du mouvement de l´histoire nationale malgré le temps de la nouvelle catholicisation forcée qui était mise en oeuvre en dépit des ordres religieux historiques et de l´archevêque de Prague, Arnošt Harrach. Nous savons qu´il s´agissait à la fois de l´application de l´édit de la Diète d´Augsbourg: „Cuius regio, eius religio“ et de la revanche de la tentative de mettre en place un nouvel ordre par le moyen d´une insurrection, à la tête de laquelle s´était placé un calviniste Fréderic l´Électeur palatin ou plus tard un luthérien, le roi de Suède Gustave Adolphe. Tout ceci fait disparaître de manière radicale la réconciliation religieuse obtenue par le roi Georges de Poděbrady et confirmée par un édit de l´Empereur Rudolphe II. Vouée à l´échec est également la tentative de Ferdinand Ier au Concile de Trente, soutenu par Charles Boromée dans son traité Liber reformationis. De deux côtés, le machiavellisme pèse plus lourd et rend la tolérance religieuse impossible. La maxime amorale mais pragmatique de la Diète d´Augsbourg divise l´Europe occidentale. La grande tentative de constituer une Europe chrétienne – appelée Corpus christianorum – n´aboutit pas. Du point de vue religieux, l´Europe se divise en trois parties: catholique, protestante et orthodoxe. On sauve la paix mais je me permet de poser la question: „À quel prix?“ Juan Caramuel Lobkowicz, vicaire général de Prague et premier évêque désigné de Hradec Králové, défend dans son traité morale et théologique la légitimité morale de la paix de Westphalie. Certaines clauses de ce traité de paix peuvent nous rappeler Munich où Jalta. Je laisse à l´histoire et à vos réflexions d´en juger.

Mais le temps baroque permet un nouveau développement. Dans le domaine de la culture et du développement religieux, les pays des langues romanes au sud de l´Europe présentent un nouveau style de vie attrayant pour beaucoup, même pour ceux du monde protestant. La décision de Christine, fille du roi Gustave Adolphe, qui se convertit et trouve son chez-soi dans la Rome papale, en témoigne clairement. Nous retrouvons également les traits typiques de la littérature baroque  dans les écrits de Jan Ámos Komenský (Comenius). Cette grande époque ouvre un monde nouveau et se donne des tâches nouvelles. Le siècle d´or espagnol et l´école française de spiritualité de cardinal Bérulle témoignent de ce temps de la même manière que Rome de Bernini ou Prague de Santini et Dientzenhofer. Saint Jean Népomucène en tant qu´un saint baroque protégera la religiosité, la langue et l´autonomie culturelle tchèques.

De ce fait, la renaissance nationale pourra s´appuyer sur la culture baroque, sur l´historiographie du jésuite Bohuslav Balbín, qui était un homologue catholique de Jan Ámos Komenský (Comenius), ainsi que sur la chronique de Václav Hájek de Libočany, le dernier prêtre utraquiste et vicaire chez les Soeurs Dominicaines de Sainte Anne à Prague. Les acivités des protagonistes de la renaissance nationale seraient impossibles sans les pèlerinages de saint Jean Népomucène et sans les auteurs mentionnés ci-dessus.

Après l´échec des tentatives de transformation de la monarchie des Habsbourgs dans le sens du trialisme, une nouvelle génération, très nationaliste, va refuser Vienne et Rome en même temps. Comme symbole de sa révolte, elle va d´un côté changer le façon de voir Jean Hus en s´inspirant de la philosophie des Lumières et du libéralisme et de l´autre côté reprendre les idées du communisme utopiste dans le sens duquel une personnalité aussi importante que l´historien de la nation tchèque František Palacký va structurer le déroulement de l´histoire. Son idéal, c´est la société des premiers temps, sans propriété privée et sans les classes sociales. C´est l´époque de la commune slave, c´est le hussitisme radical, c´est sa vision de l´avenir de la société nouvelle. Elle deviendra même, pour la République Tchécoslovaque à peine créée, son programme initial formulé dans la devise: „Tabor est notre programme.“ Ceci est un des pilliers du communisme dans les pays tchèques, mais aussi la cause de la décomposition interne de l´Etat après Munich 1938. Et pourtant, le 28 Septembre 1929, lors des célébrations du millénaire de l´assasinat de saint Venceslas, le pays se proclame héritier de la tradition remontant à saint Venceslas – et exprime ainsi, sur le plan de la politique intérieur, la situation d´un pays dans sa majorité catholique.

          

Je voudrais ajouter simplement que la deuxième moitié du XIXème siècle est le moment où l´intelligentsia tchèque se sépare du christianisme, avant tout de l´Eglise romaine catholique. Ce qu´on appelle la „Moderne catholique“ tente de sauver la situation mais ses efforts aboutissent après la Première Guerre Mondiale à la fondation de l´Eglise Tchécoslovaque empreinte du nationalisme et du modernisme théologique. Dans les années soixante, cette église accepte le dogme sur la Trinité et elle est reçue dans le Conseil mondial des Eglises. Cette situation nouvelle l´amène à se donner le nom de l´Eglise Tchécoslovque Hussite. Il s´agit peut-être d´une tentative de se départir de son passé pro-communiste des années cinquante où les ministres de cette Eglise formaient la base des institutions de l´Etat créées avec le but de liquider la vie religieuse et avant tout de liquider l´Eglise catholique romaine. Les plus haut placés représentants de cette église étaient membres du parti communiste et ils participaient aux sessions de ce qu´on appelait „Organisation du Château“ avec les chefs du Parti communiste et de l´Etat.

Depuis le début, nous suivons le destin de la Bible, de la Bible tchèque, dans l´histoire religieuse et culturelle. Les guerres hussites finies, la fin du XVème siècle et le XVIème siècle sont une époque de la réconciliation religieuse et de la tolérance, d´un renouveau intégral de la vie religieuse et de l´Eglise catholique romaine. Les dernières recherches historiques montrent que, déjà avant la Guerre de trente ans, la Moravie était pour la plus grande partie catholique et en Bohême, le nombre de fidèles catholiques romains pouvait atteindre entre 10 et 15 pour cent de la population. Un rôle très important est joué par la minorité (5% de la population) des Frères Tchèques, surtout dans le domaine de l´école et de la littérature. Elle grandit en importance et veut même prendre en ses mains le gouvernement du pays. La plupart des confesseurs de l´utraquisme quittent ce mouvement (qui après le Concile de Bâle, forme une certaine union avec le catholicisme) et ils deviennent en grande partie luthériens; la partie conservatrice s´unit à l´Eglise Catholique Romaine (exemple: Václav Hájek de Libočany, vicaire des Soeurs Dominicaines). La réconciliation religieuse, le développement culturel et économique et avant tout l´invention de l´imprimerie, tout cela contribue à ce qu la Bible devienne non seulement un livre d´un riche bourgeois ou aristocrate, mais qu´elle arrive dans les mains des meuniers, fermiers et artisans. La parution de la Bible imprimée de Melantrich fait que cette traduction tchèque de la Bible devienne la lecture de base de toute la nation, qu´elle cultive la vie religieuse et contribue au développement de la vie littéraire. En soulignant l´importance de l´authenticité de la vie selon la Bible à l´époque de l´humanisme, les Frères Tchèques enrichissement la vie spirituelle et culturelle du temps de Rudolf II par une traduction de la Bible faite à partir des langues originelles et appellée „la Bible de Kralice“. Du côté catholique, les efforts analogues, soutenus par l´évêque d´Olomouc, František cardinal Ditrichštejn, et menés par un cercle d´étude de Capucins, ne sont pas approuvés par Rome.

C´est la Bible appelée „de Saint Venceslas“, ouvre des Pères Jésuites Jiří Konstanc, Jan Bauer et Matěj Václav Šteyer, qui devient la Bible baroque et qui supplante ou supprime au temps de la nouvelle catholicisation la Bible de Kralice; celle-ci devient à cette époque la Bible des dissidents et sous l´influence calviniste, on en  enlève les livres deuterocanoniques. Ceci a pour conséquence la séparation d´avec la tradition hussite dont la tradition militaire ou la tradition de combat s´appuyait sur les livres des Maccabées.

Une nouvelle possibilité d´utiliser la Bible dans un contexte plus large est offerte par les écoles jésuites. La Bible redevient une source d´inspiration pour la littérature, poésie, pour la musique et les arts plastiques. Car il faut savoir que le courant calviniste empêche la peinture et la sculture religieuse de se développer. Un autre fruit occasionné par la traduction de la Bible est l´édition de la grammaire baroque tchèque appelée „Affiloir de la langue tchèque“. Le temps baroque est une des plus grandes époques de notre histoire. C´est le temps du dialogue avec la communauté juive de Prague; les textes hebreux de Juan Caramuel Lobkowicz en témoignent suffisamment. Mais il y a avant tout le débat sur les preuves non-traditionnelles de l´existence de Dieu; au XIXème siècle, Bernard Bolzano, un prêtre marqué par l´esprit des Lumières, reprendra ce débat avec ses preuves mathématiques de l´existence de Dieu – et avec la théorie mathématiques des ensembles. Ainsi se met en place la tradition de l´École mathématique de Prague qui tient toujours, même aux temps de l´athéisme communiste militant, la rationalité du thésme et qui est toujours mal vue par ce qui se veut un athéisme scientifique – pourtant n´atteignant jamais au niveau d´une science.

La fin de la monarchie des Habsbourgs s´accompagne de la question du rapport à la dynastie; nous voyons les gouvernements de Vienne et de Budapest, fonctionnant selon le princip de dualité, imposer la fin de l´État confessionnel après la battaille de Hradec Králové en 1866. Je pense qu´on ne peut pas parler d´un déficit de la liberté religieuse à cette époque. Les deux gouvernements mentionnés se comportent de manière anticlericale et considèrent Prague comme bigote et conservatrice. Dans cette situation, le seul appui de l´Église, c´est l´Empereur qui use de son droit de veto pour aider et protéger l´Église. Ceci donne l´impression d´un statut privilégié de l´Église catholique romaine. À la différence de la plupart des pays européens, l´enseignement de la religion et la prière restent obligatoires à l´école qui devient ainsi le principal champ de battaille du libéralisme au XIXème siècle; c´est surtout dans ce contexte que le libéralisme s´efforce de „libérer la societé de la religion“ et s´attache à cantonner la religion dans les églises et les sacristies. À l´école, le conflit est personnifié dans l´opposition de l´enseignant au prêtre-catéchète. Il s´ensuit que le catholicisme de la monarchie n´est en grande partie qu´une façade toute extérieure. Sur les fronts de la Première Guerre mondiale, les enseignants et les élèves se rencontrent de nouveau, vêtus de l´uniforme militaire. Les anciens combattants, les corps enseignants et les ouvriers organisés dans les associations influencées par le marxisme vont devenir les tenants principaux de l´État Tchécoslovaque séculier et qui demande la séparation de     l´Eglise et de l´Etat. Ceci ne vaut pas pour la campagne, mais avant tout pour la Moravie, la Slovaquie et la Ruthénie, la partie située le plus à l´Est et aussi la partie la plus vulnérable de la République Tchécoslovaque d´alors. En Bohême, un autre fait s´y ajoute, à savoir la réforme agraire avec la confiscation des terres des grands propriétaires. L´Église, motivée en cela aussi par ses propres intérêts, soutien la noblesse dans sa lutte contre cette réforme, lutte qui en partie réussit. Une grande part de paysans déçus et qui voient leurs espoirs de richese s´évanouir, tournent le dos à l´Église catholique romaine. Presque un quart de la population tchèque rejoint l´Église Tchécoslovaque créés alors, la position des églises protestantes est consolidée, le nombre de pratiquants baisse et beaucoup se tournent vers l´Église uniquement à  l´occasion des baptêmes, mariages et enterrements. Malgré tout cela, la République reste un état à majorité catholique. Comme je l´ai déjà dit plus haut, le point tournant dans cette évolution devient l´année jubilaire 1929, le millénaire de Saint Venceslas avec l´achèvement de la construction de la cathédrale de saint Guy qui est considérée comme symbole de la liberté et souveraineté nationales. En 1935, la rencontre nationale des catholiques de toutes les nationalités de la République Tchécoslovaque  ressemble à Katholikentag des Allemands où au Congrès eucharistiqjue national. Il est l´expression d´une nouvelle symbiose et coopération entre l´Etat et l´Eglise dans la République Tchécoslovaque. La République cherche avant tout un soutien contre la nacisme et contre les attaques d´Adolf Hitler. La devise de Lacordaire: „L´Église libre dans un État libre“ est citée lors de la publication de sa biographie dans l´édition dominicaine à succès „Les Vainqueurs“.

          

Durant la Seconde Guerre Mondiale, l´Église se trouve du côté de la nation et de sa lutte pour la liberté. Plus de dix pour cent de prêtres catholiques, y compris le clegré allemand des Sudètes, sont déportés dans les camps de concentrations et prisons nazis. Une partie de la nation s´exile et s´adjoint à l´Armée Tchécoslovaque Étrangère. Et même, deux prêtres deviennent  membres du gouvernement en exil créé par le président Edvard Beneš à Londres. Monseigneur Jan Šrámek en est le premier ministre.

Au retour de la liberté après la chute du Troisième Reich nazi /výslovnost: rajš nazi/, l´Église se trouve dans une position nouvelle. Mais cest l´État slovaque, avec à sa tête le prêtre-président Jozef Tiso, qui représente un problème politique et religieux majeur. Il devient brûlant lorsque Tiso est condamné à mort. Ce problème est une des raisons de la division de la Tchécoslovaquie en 1993. Mais nous ne pouvons pas, dans notre conférence, nous étendre davantage sur ce problème douloureux et épineux – rappelons seulement que même les interventions du Vatican n´arrivaient pas à obtenir se renonciation au poste de président. La défaite de l´Allemagne a pour conséquence le fait que 2,5 millions d´Allemands de Sudètes sont obligées de quitter le pays. Une fois de plus, l´Église perd un quart de fidèles.

En 1948, le coup d´État communiste amène une nouvelle étape dans la vie de l´Église de notre pays. Les procès stalinistes privent l´Église pas à pas de son hiérarchie avec, à sa tête, le cardinal Beran. En plusieurs vagues, les maisons religieuses masculines et féminines sont liquidées totalement et avec elles toutes les institutions dirigées par elles: facultés de théologie, écoles, maisons d´édition, institutions caritatives, hôpitaux etc. Sur le territoire de ce qui est aujourd´hui la République Tchèque, une seule faculté de théologie – avec un séminaire pour les futurs prêtres – est fondée et le nombre d´étudiants y est limité par le numerus clausus: on peut parler de 20 nouveaux prêtres par an, excepté les époques de Dubček et Gorbatchov. Tous les membres d´ordres religieux masculins passent par les prisons, camps de travail et unité militaires spécifiques. Dans les années soixante, ils deviennent principalement ouvriers et employés d´entreprises industrielles et agricoles. Deux tiers de prêtres diocésains prennent le même chemin, la plupart d´entre eux pour un temps plus court et ensuite, après un serment de fidélité, ils peuvent reprendre leur ministère mais dans les limites très strictes et surveillés par les „sécrétaires d´État aux affaires de l´Église“. Ces gens qu´on appele les „secrétaires aux Églises“ décident à qui on va confier telle paraoisse ou tel diocèse et définissent les limites de l´acitvité pastorale des prêtres et des évêques. Toutes les autres institutions et associations de la vie religieuse et civile sont interdites, leur membres persécutés, leur direction emprisonnée. Le nombre de prisonniers pour la liberté de la conscience (des contestataires religieux et politiques) atteint au minimum un quart de million et il faut y ajouter les membres de leur famille, laissés en „liberté“ mais discriminés et persécutés. Nous arrivons ainsi au chiffre de 20 pour cent de la population exposés directement à la violence et aux actes arbitraires de la dictature communiste. Essayons de comprendre quel effet tout cela produisait sur les autres trois cinquièmes de la population confrontés à cette persécution en masse. Et il faut savoir que c´était un cinquième d´eux qui exerçaient cette pression et prenaient part à cette terreur. Plus de 400 000 habitants cherchaient refuge en exil dans deux vagues d´émigration dans les années 1948 et 1968. Telle était la République Tchécoslovaque socialiste-communiste.

Durant ce régime totalitaire, l´Église ne s´y résigne pas; dans l´illégalité, elle crée des réseaux qui l´aident à survivre. Etudes secrètes, traductions de la littérature religieuse, renouveaux spirituels, préparation de futurs prêtres, religieux et religieuses. Les expériences partagées de prisons et de différents camps de travail créent à l´intérieur de l´Église une forte solidarité, la rivalité entre les diocèses et ordres religieux disparaît. S´en va aussi toute administration inutile, ainsi que l´esprit bureaucratique des castes, l´appellation „pater“ devient général, à la place de „Monseigneur“ ou „Votre Excellence“ on dit „Père Abbé“ et „Père Évêque“. Après la déception produite par l´occupation du pays par les armées du Pacte de Varsovie qui met ainsi une fin violente au Printemps de Prague, la Bible en sa nouvelle traduction apporte consolation et devient source de force. Dans ce contexte, la traduction est liée à la réforme liturgique du Concile Vatican II, ce qui était la seule réforme de ce Concile réalisable au temps de ce qui s´appelait la „normalisation“ dans cette République socialiste tchécoslovaque. Et ainsi, la traduction liturgique des textes bibliques voit le jour et, au bout de dix ans, la nouvelle – et première – traduction oecuménique de la Bible. Mais, dans ces traductions, ce qui manque, ce sont les introductions et les notes. Cela fait naître l´idée de la traduction de la Bible de Jérusalem en langue tchèque. Dans cette situation, c´est également un „nouveau modèle“ de l´Église qui va naître. L´institution comme telle est paralysée par la pression du régime totalitaire qui influence le choix des curés et impose ceux qui sont prêts à respecter les règlements restrictifs de l´État; d´autres sont passifs et prêts à se soumettre aux conseils idéologiques constitués au niveau de l´État, de l´administration régionale et départementale; tous sont sans défense devant la surveillance opérée par la police secrète. Dans ce contexte, nouvelles communatés éclésiales sont créées; elles doivent s´appuyer sur elles-mêmes et la confiance mutuelle, respect et amitié reçoivent ainsi une place de premier rang dans la vie de l´Église. La place du prêtre dans ces communautés change, il réalise l´importance du laïcat, qui n´est pas là que pour réaliser les idées du prêtre. Le prêtre voit les fidèles comme une richesse de l´Église et source de compétence dans différents domaines de la vie. Aujourd´hui encore, nous nous souvenons avec nostalgie de cette atmosphère dans la vie de l´Église. Pourtant, même dans l´illégalité, l´Église est obligée de créer une certaine infrastructure: un organe parallèle interdiocésain qui assure la coopération et influence les prêtres et les laïcs dans les diocèses; là où la confiance régne, il entre aussi en contact avec les responsables officiels des diocèses. En plus, les Conférences des supérieurs des Ordres religieux masculins et féminins sont créées dans l´illégalité. C´est l´archevêque de Prague, František cardinal Tomášek, qui devient l´autorité. La coopération avec l´hiérarchie, surtout celle des pays voisins – Pologne, Allemagne, Autriche – se met en place. Ceux qui aident, se sont aussi les centres et les supérieurs majeurs des ordres religieux dans les pays voisins. Tout cela est organisé avec l´accord et la bénédiction du pape Jean-Paul II. Cardinal Tomášek devient peu à peu un représentant non seulement de l´Église catholique mais – on peut dire – de toute la nation, c´est-à-dire des habitants de la CSSR d´alors. C´est pour cela qu´il est visité par le représentants politiques des pays étrangers. Le premier à faire cela est le Ministre des Affaires étrangères de l´Allemagne de l´Ouest, Hans-Dietrich Genscher.

Grâce justement à toute cette évolution, l´Église dans notre pays est arrivée à renouveller aujourd´hui très vite son infrastructure. Mais elle n´a pas su maîtriser la pompe de la bureaucratie qui, par elle-même et dans les limites du raisonnable, est au service de l´Église, mais si elle va au-delà du raisonnable, elle fonctionne mal et n´aide pas l´Église dans ses activités ni ne soutient son autorité. L´autorité doit être exercée avec humilité et comme un service. Aujourd´hui plus que jamais elle doit se fonder de manière naturelle sur la personnalité du ministre, pour qui chaque maillon de la chaîne du peuple de Dieu comte. On ne perd pas son autorité en étant ouvert et vrai, même si on admet sa faiblesse, son manque éventuel de compétence ou encore sa faute, on ne cesse pas pour cela d´être respecté comme autorité. Bien au contraire, ce sont les fautes non avouées et les tentatives de les cacher qui sont l´ennemi numéro un de la vraie autorité dans l´Église et dans la société. Le nombre croissant des conseils, conférences et bureaux ne remplacera jamais l´activité spontanée des personnes qui n´ont pas besoin d´être paralysées par les prescriptions, interdictions et directives mais bien plutôt d´être conseillées et soutenues moralement. La peur qui avaient été surmontée dans les derniers temps du régime totalitaire,  aujourd´hui revient. Elle prend le visage d´angoisse et de crainte en face de l´avenir. C´est la profondeur de la foi s´appuyant sur la connaissance humble de la Vérité, de la Vérité de Dieu, qui est la vision nécessaire pour la solution des problèmes de notre présent à l´avènement duquel nous participons. Des rêves et des angoisses en face de l´avenir, voilà des utopíes sur lesquelles nous n´avons aucun pouvoir.

Ces quelques réflexions, je vous les ai présentées en guise de conclusion de ma méditation sur l´histoire et sur la présence de mon Église dans ma patrie. Historia magistra vitae, historia docet.

Je vous remercie de votre patience. Merci.

Mgr. Dominik Duka OP