Dominik kardinál Duka OP 
arcibiskup pražský

La vocation dominicaine, Paris 2016

La vocation dominicaine, Paris 2016

La vocation dominicaine –conférence du Dominique Cardinal Duka, O.P.

10. února 2016
Textes

La vocation dominicaine –conférence du Dominique Cardinal Duka, O.P.

Paris, le 6 février 2016, commémoration du 800ème anniversaire de la fondation de l’Ordre des Prêcheurs

 

Pour parler de la vocation dominicaine, je crois nécessaire de revenir au moment où Saint Dominique fonde «  la sainte prédication ». Nous voici en 1216 , au Sud de la France, à Toulouse, une ville qui avait déjà au Moyen-âge, dès le XIIIème siècle, une université célèbre fondée par les prêcheurs. Nous savons que cette sainte prédication nait de l’expérience de Saint Dominique, un homme qui porte en lui l’héritage de la reconquista . Je n’emploie pas ici ce terme dans le sens des luttes et des batailles de soldats chevaliers  mais avant tout dans le sens de cette lutte nécessaire, elle aussi, sur le plan spirituel. L’époque de Saint Dominique, en Espagne, n’est pas une époque totalitaire, son souverain, saint Ferdinand III, règne sur trois religions, catholique,  juive et musulmane. Nous abordons ici un thème moderne et actuel au plus haut point; l’on dit du XIIIème siècle qu’il est le siècle où naquit la civilisation occidentale.

 

Au cours d’une récente conférence en Allemagne, à Vechta, je dus faire une distinction entre les mots de culture et de civilisation. En parlant ,ici, à Paris, de civilisation, un manuel me revient à l’esprit - le manuel qui me servit surtout à apprendre la langue française en autodidacte- , un livre des éditions Hachette, le « Cours de langue et Civilisation Françaises », un manuel exceptionnel, notamment parce qu’il n’affaiblissait pas le sens du concept de civilisation . C’est seulement avec notre monde postmoderne qu’est apparue une civilisation qui semble uniforme. Nous avons tous  un walkman sur les oreilles, nous portons tous des jeans, nous écoutons tous le même genre de musique.

 

         La civilisation du XIIIème siècle est dominée par deux institutions : les cathédrales et les universités.Mais cette civilisation est aussi une civilisation fondée sur deux piliers spirituels, la foi et l’honneur.  Je crois que ces deux réalités sont elles aussi au moins tout aussi actuelles que le dialogue interreligieux entre le christianisme, le judaïsme et l’islam.

 

         Mais revenons au XIIIème siècle : notre civilisation chrétienne est une civilisation de villes, une civilisation urbaine. Le XIIIème siècle a édifié un monde nouveau dans le cadre de la globalisation et de l’urbanisation de l’Europe, et en particulier dans l’espace transalpin. C’est dans ce cadre que se développent les relations entre l’Europe de l’ouest, du centre et de l’est . Ces moments gardent toujours leur importance à l’époque que nous vivons. La globalisation et l’urbanisation sont notre civilisation dans un sens spirituel et la vocation dominicaine émane de ces sources, de ces phénomènes que nous venons de mentionner.

      

   Trois villes, trois cités ont forgé avant tout la civilisation du XIIIème siècle :

                                     Jérusalem, Athènes, Rome.

 

Jérusalem :

« Urbs beata Jerusalem dicta pacis visio . » (« Ville de Jerusalem bienheureuse, dite vision de paix »). L’annonce de l’évangile mène tout entière à une chose : à la réconciliation, à la paix. Le « Shalom » hébreux, ce n’est pas la paix romaine, la » pax romana ». C’est « La paix soit avec vous ! » C’est le salut du Ressuscité, le salut par lequel se sont salués le Christ et Marie-Madeleine ; cette image m’est apparue lorsque j’ai eu l’occasion, l’an passé, de visiter la Provence, Saint Maximin, la Sainte Baume, de m’arrêter au tombeau et à la grotte de sainte Marie Madeleine.

 

         Jérusalem, où mourut sur la croix celui qui nous a laissé la Règle d’or (« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux.»), celui qui a ouvert aux hommes le mystère du Père, du Fils et du Saint Esprit, celui qui est ressuscité et qui a donné du sens à la vie humaine, au travail des hommes, qui a donné un sens à la douleur, à la souffrance et a montré par sa résurrection que la mort n’est pas l’absurde drame de notre vie, qu’elle n’en est pas le point final. Jérusalem, la synagogue, nous ont encore transmis le Livre des livres, le livre de la révélation divine, achevé par l’annonciateur de l’Evangile, Jésus Christ, pour nous crucifié et ressuscité. C’est cela, Jérusalem. Jérusalem qui donne à toute l’humanité la Torah du Sinaï et l’Evangile.

 

         La Torah , ce n’est pas une sorte de code civil positiviste. La Torah, c’est la justice, « sedechá », l’amour du prochain. Une justice qui connaît la miséricorde ; une justice qui connaît le « pardon ». Une justice, qui,  comme nous le rappelle l’Année sainte de la Miséricorde, exprime la même chose que votre adage : « Tout comprendre, c’est tout pardonner. »  Avoir conscience de Jérusalem, de nos racines, me paraît d’une très grande importance , mais je sais bien aussi que je m’adresse à des personnes qui connaissent les vers de Charles Péguy, des personnes qui ont lu l’Histoire de Jésus du père Bruckberger et sa préface de Jacques Maritain. Dans cette ville où Aron Jean Marie Lustiger a œuvré, il n’est sans doute pas trop nécessaire de souligner ce que signifient pour notre culture, ce que signifient pour nous l’Ordre de Jérusalem et la Bible. La Bible de Jérusalem, cette grande œuvre de l’école fondée par le père Marie-Joseph Lagrange,o.p .

 

         Athènes est la seconde de ces villes ; Athènes, qui a donné à l’humanité la démocratie Athènes avec l´Aeropague, La ville de St. Apôtre Paul. L’Ordre des Dominicains a contribué à créer la démocratie urbaine médiévale . Ce grand héritage nous a été transmis par les ordres monastiques et avant tout par les cisterciens. Cette démocratie comportait ses embûches, elle nous enseigne pourtant le respect de l’homme et l’amour de Dieu.

 

         Cette rencontre est organisée sous l’égide de deux noms que j’admire : ceux d’Henri-Dominique Lacordaire et de Ambroise-Marie Carré, membres de la célèbre Académie des immortels, l’Académie Française, les premiers dans l’histoire de votre patrie à franchir le seuil de cette institution vêtus de l’habit blanc. Lacordaire fait partie du trio : Lacordaire, Lamennais, Ozanam.  C’est Lamennais qui écrivit : «  Dieu est le plus grand des démocrates. » Et c’est dans cet esprit que le père Lacordaire restaura en France l’ordre des Dominicains.

 

         La diaspora d’Alexandrie a su intégrer le grand héritage des penseurs d’Athènes - Socrate, Platon et Aristote - dans les Livres Deutérocanoniques, la partie la plus récente de la Bible. Cet héritage fut introduit à Paris, à la Sorbonne, par un homme qui tient une place aussi importante dans la pensée humaine que les trois philosophes grecs, par Saint Thomas d’Aquin. Si l’université est un symbole, une dominante de la civilisation occidentale,  elle est aussi, grâce à Saint Thomas d’Aquin, et en réalité, dès la première résolution de saint Dominique, un symbole de la mission spécifique de l’Ordre des Dominicains.

 

         La démocratie, c’est aussi, selon Sabatino Moscati, le grand principe de la confédération des tribus d’Israël née dans le désert d’Arabie  : „ Les Israélites –écrit-il -, ces Hébreux nomades ont, en fait, toujours été des démocrates. “ Il faut pourtant nous souvenir que c’est précisément l’Ordre des Dominicains, la vocation dominicaine, qui introduisit le principe de démocratie sur les places et sur les marchés, sur ces lieux  où dans les villes antiques et surtout dans l’Empire romain s’élevaient les rostres, la tribune, cette sorte de hyde park, et où se tenait notre prédication . La disputation médiévale n’est rien d’autre que cette grande tradition et cette tradition est encore nécessaire aujourd’hui. Non seulement dans le cadre d’une chaire universitaire où l’on discute et l‘on débat des thèses ou d’autres formes de travaux, mais dans le sens plus large d’une dicussion publique. Ces „rostres“ contemporaines, ce ne sont ni les chaires des églises, ni les tribunes de Hyde Park mais le micro des stations de radios, les écrans de télévision, les écrans de nos ordinateurs modernes.  Les médias modernes doivent servir à transmettre ce grand héritage.

 

Rome est le troisième de ces concepts . Rome, devenue le symbole de l’unité de genre humain au sein de l’empire romain qui introduisit dans le monde le concept de „pax romana“, la paix romaine. C’est en ces temps que, dans la province romaine de Judée, naît le Messie, notre Seigneur, Jésus-Christ. Et les pas de l’apôtre Pierre le conduisent à Rome, Rome qui après avoir été trois siècles durant l’ennemie jurée des Chrétiens devient ensuite le support de l’idée d’Eglise universelle. L’Eglise antique n’agit pas par le biais de la domination impériale. C’est une Eglise qui, dès les premiers temps, s’efforce, dans le respect de la dignité humaine, d’interpeller l’homme non pas en tant que chaînon d’une collectivité anonyme ni en tant qu‘individu solipsistiquement refermé sur lui-même, mais en tant que personne. Ce qui explique pourquoi, au moment où l‘antique Rome impériale tombe sous les coups de nos ancêtres – les Germains,les  Gaulois, les Slaves- , une nouvelle Rome a pu naître. Léon le Grand la défendit contre les Huns; mais Saint Grégoire le Grand suivit l’inspiration de Saint Augustin – Augustin dont nous, Dominicains, avons adopté la règle selon le choix de Saint Dominique-  Augustin qui, au moment où les Vandales se regroupaient devant Hippone et que les autres évêques s’exclamaient :“Augustin, voici la fin du monde !“-, s’écria : „Non, frères , c’est un nouveau monde qui est en train de naître.“

 

Eh bien, chers tous ici présents, la situation où nous nous trouvons actuellement rappelle assez celle que je viens d‘évoquer, et nous avons le choix entre dire , à l’instar de ces évêques antiques, que c’est la fin du monde, la fin de notre civilisation, ou dire avec Saint Augustin et Saint Grégoire qu’une „autre civilisation est en train de naître.“  C’est d’ailleurs pourquoi Saint Grégoire envoie des missionnaires dans les Îles britanniques après les avoir gagnées au Christ .  Voici , selon moi, une des grandes tâches  actuelles incombant à la vocation dominicaine. Rendons-nous bien compte que ces hommes étaient loin d’être naïfs. Les hommes qui forgent l’histoire de notre Ordre doivent être des hommes de pensée, des hommes de courage, et cela est impossible sans ces deux piliers qui sous-tendent notre culture et notre civilisation, ces deux piliers que nous voulons transmettre : la foi et l’honneur.

 

La connaissance de Dieu et l’ordre moral ; comme nous l’enseigne Saint Thomas, cet ordre , ce  n’est pas l’obéissance aux règles mais c‘est la voie, le chemin vers la plénitude de l’image de Dieu en nous, le chemin qui mène au bonheur véritable parce qu’il se fait dans l’amour et l’amitié . C’est de cela dont parlent les premières pages de la Bible et leur récit de la création de l‘homme et du jardin d’Eden, mais c’est aussi de cela dont parle l’Evangile, la bonne, l’heureuse nouvelle . Puissions-nous nous en rendre pleinement compte en ces moments où nous commémorons les huit centième anniversaire de notre Ordre. mil neuf cent dix-huit

 

         A cette occasion, permettez-moi de remercier le Père Lacordaire  que j’ai déjà évoqué : l’un de ses anciens novices, le père Hyacinthe Cormier, fut le restaurateur de la province dominicaine de Bohême au début du XXème siècle.  Ce lien avec le père Cormier perdura dans la personne du futur Maître de l’Ordre, le père Stanislas Gillet qui insufla une force nouvelle à la Province de Bohême  entre les deux guerres, entre 1918 et 1938, et même encore jusque dans les années soixante du siècle dernier. Ce nom de Cormier, ce nom de Gillet, nos dominicains n’étaient pas seuls à les prononcer respectueusement. Le père Gillet qui fut conseiller des papes Pie XI et Pie XI, était un véritable ami de la République Tchécoslovaque et nous lui sommes reconnaissants de son attitude ferme vis-à vis des accords de Munich, attitude qui influença le Saint Siège dans sa non-reconnaissance des accords de Munich et son soutien au renouvellement ultérieur de la Tchécoslovaquie pendant et après la Deuxième Guerre mondiale .

 

         La spiritualité dominicaine, le développement intellectuel. Voilà les moteurs de la Province de Bohême dans l’entre-deux-guerres, mais aussi, il m‘est permis le dire, après la chute de la dictature communiste, car nous avions été formés par la génération dominicaine de la Première République et nous avions à quoi nous rattacher. La situation actuelle où nos clercs étudient à Toulouse et à Bordeaux, ou nous entretenons des relations avec le Collège des Bernardins, est pour nous source de joie. Je suis vraiment reconnaissant de pouvoir célébrer avec vous le jubilé de notre Ordre qui prit naissance en France, malgré ses racines espagnoles et également allemandes, slaves aussi, les premiers frères d’origine slave ayant déjà été accueillis dans l’Ordre par Saint Dominique. Je parle ici des frères polonais saint Hyacinthe et Česlav et du frère Henri de Moravie  qui fondèrent dans mon pays les premières communautés, les premiers couvents de dominicains, à la demande de deux évêques: l’évêque de Cracovie, Iwo Odrowąż (1218 – 1224) et l‘évêque de Prague, le vénérable André (1214-1224) dont je suis l’un des successeurs et dont je me sens parfois partager pleinement la condition. Le vénérable évêque André eut à lutter pour la liberté de l’Eglise avec le père de Sainte Agnès de Bohême, le roi Přemysl Ottokar 1er  (premier), dans un esprit qui n’est pas éloigné de celui de la coopération actuelle entre l’Eglise et l’Etat. Au Moyen-âge non plus, il n’a pas toujours été facile d’être évêque, tout comme il n’a pas toujours été facile d’être chrétien. N’oublions jamais cela.

 

         Une chose encore,  cependant: la vocation dominicaine n’a rien à voir avec la défense traditionaliste du passé qui se réclame du Moyen-âge. Ces mots du cardinal John Henry Newman: « La tradition, c’est la foi vivante des pères, le traditionalisme, c’est la foi morte des fils » sont pleinement actuels. L’héritage de ce grand don de Jérusalem, c’est de diriger nos regards vers l’avenir. Ce n’est pas une vue de l’esprit, c’est une invitation, une invitation que nous donne la Parole de Dieu, ce ne sont pas de simples mots, tels les mots de Sartre, mais comme l’hébreu « dávár », c’est une réalité, un évènement. Notre vocation est une réalité, car lorsque la Parole de Dieu touche un prophète, elle ne l’interpelle pas, Dieu ne parle pas comme nous, sa Parole est une réalité qui bouleverse, qui transforme radicalement l’homme et qui permet une unité hypostatique entre Dieu et l’homme en Jésus-Christ. Chacun de nous, dominicain, dominicaine, a été appelé de la sorte par le Seigneur qui nous a invités sur la voie de saint Dominique . Mais cette voie n’est pas uniquement celle de Saint Dominique au XIIIème siècle, c’est encore celle de Saint Thomas d’Aquin, de Sainte Catherine de Sienne, c’est la voie du père Lacordaire, la voie du père Bruckberger, la voie de tous les nombreux frères et sœurs que j’ai pu connaître. J’en ai rencontré certains pendant mes études, mais ils ne sont pour moi du passé. J’ai marché avec d’autres sur les chemins de ma vie, en discutant parfois, en n’adhérant pas toujours à leurs idées. Mais leur rencontre m’a enrichi et éclairé et je leur en suis reconnaissant ! Ce n’était pas toujours des membres de l’Ordre, il y avait aussi parmi eux des sœurs et des frères, des laïcs dominicains.

         Je me sens heureux de faire partie de ceux qui ont demandé la Miséricorde de Dieu et celle de la communauté :         

                   «  Que demandes-tu ? La Miséricorde de Dieu et la vôtre ! »

Comme ils sont beaux, ces siècles qui forment la grande histoire de notre Ordre !

+Dominik kardinal Duka